Le choix du détail

Pour une histoire rapprochée de la peinture espagnole

Vie des collectionsExposition

Le 2 avril 2025

En attendant la réouverture après rénovation des salles de peintures espagnoles et portugaises, un accrochage dans la salle d’actualités du département des Peintures présente cinq chefs-d’œuvre de l’école espagnole abordés à travers un détail signifiant. 

Entretien avec Charlotte Chastel-Rousseau, conservatrice en chef au département des Peintures.

Quels ont été les critères pour réaliser cette sélection de cinq tableaux ?

Alors que les salles sont fermées au public en raison de travaux, nous souhaitions exposer cinq chefs-d’œuvre des collections espagnoles. Cette sélection de portraits, réels ou fictifs, offre un regard inhabituel sur la peinture espagnole, souvent perçue comme sombre et traitant essentiellement de sujets religieux. Ces tableaux se distinguent au contraire par leurs sujets plus intimistes.

Pourquoi avoir choisi de mettre en valeur un détail de chaque tableau ?

Cette lecture par le détail permet d’entrer dans la représentation par un angle précis, de révéler un aspect de l’œuvre qui ne se distingue pas au premier abord. Elle offre la possibilité d’une interprétation à la fois minutieuse et sensible de la peinture. Cette approche par le détail procède d’une longue tradition en histoire de l’art, portée par des grands noms comme Kenneth Clark, qui publie, dès 1938, une anthologie des plus beaux détails des peintures de la National Gallery de Londres, et surtout l’historien de l’art français Daniel Arasse.

Que permettent de révéler les détails ?

Les détails suscitent des modes d’interprétation de différents niveaux. Il peut s’agir d’une lecture iconographique, comme pour Sainte Apolline de Zurbarán. Cette figure féminine frappe par la douceur juvénile de son visage et par l’élégance de sa robe aux étoffes chatoyantes. Mais la dent arrachée qu’elle tient dans une pince rappelle son martyre. Ce détail cruel contraste avec le raffinement du vêtement et prend le contre-pied de la première lecture d’une œuvre qui semble tellement séduisante. Mais c’est bien cette dent qui donne au tableau son véritable sens.

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Zurbarán, Sainte Apolline

Le choix d’un détail permet aussi de montrer ce qui fait la force plastique d’un chef-d’œuvre. Dans Le Jeune Mendiant de Murillo, le travail sur la lumière qui pénètre par la fenêtre est d’une virtuosité extraordinaire.

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Murillo, Jeune mendiant

Et dans le portrait peint par Goya de l’ambassadeur de France à Madrid Ferdinand Guillemardet, le panache tricolore du bicorne, qui symbolise le statut social du modèle, est un véritable morceau de bravoure.

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Goya, Portrait de Ferdinand Guillemardet

Pourquoi mettre en exergue la feuille de papier tenue par le jeune Napolitain dans Le Pied-Bot de Ribera ?

Ce permis de mendier replace le tableau dans la pensée religieuse et l’organisation sociale de Naples au milieu du XVIIe siècle, où la charité est considérée comme une des principales vertus chrétiennes. Le portait en retire une signification allégorique sur la force de l’acceptation des vicissitudes de la condition humaine. Le peintre confère une grande dignité à ce jeune mendiant, vêtu de haillons et handicapé, qui nous adresse malgré tout un sourire radieux. Il le représente comme un aristocrate, en pied, sa canne à l’épaule, comme s’il s’agissait d’un fusil.

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Ribera, Le Pied-bot

Comment l’attention portée aux détails fait-elle progresser la recherche ?

Dans le cas du portrait de l’infante Marguerite, qui avait été commandé par la reine de France, Anne d’Autriche, à Velázquez, l’observation attentive des rubans de dentelle noire, suggérés par des touches rapides sans souci de restituer le volume des bras du modèle, incite à attribuer la peinture, non pas à Velázquez lui-même mais, pour des raisons stylistiques, à Juan Bautista Martínez del Mazo, son gendre et principal collaborateur au sein de l’atelier. 

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Velázquez et atelier, Portrait de l’infante Marguerite

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