
‘Ain Ghazal (Jordanie)Art et architecture d'un site néolithique majeur
25 Septembre 2026
‘Ain Ghazal (Jordanie)
Art et architecture d'un site néolithique majeur
25 Septembre 2026
Conférence de Zeidan Kafafi, Université de Yarmouk
Le site de ‘Ain Ghazal, situé à l’est de la capitale Amman, fut découvert fortuitement en 1978. Des fouilles archéologiques y furent entreprises par une mission jordano-américaine à partir de l’hiver 1982, puis des prospections furent menées dans la région environnante en 1987. ‘Ain Ghazal compte parmi les sites néolithiques les plus importants et les plus célèbres, datés d’environ 8250 à 6000 av. J.-C. (dates calibrées), en raison de son étendue, de la continuité de son occupation pendant près de 2 500 ans et de la richesse des découvertes qui y ont été faites, notamment des œuvres d’art, au premier rang desquelles figurent les statues anthropomorphes, ainsi que des vestiges d’architecture domestique et cultuelle. Les archéologues ont réparti les phases d’occupation reconnues sur le site selon la chronologie suivante :
- Néolithique précéramique B moyen, vers 8250-7500 av. J.-C.
- Néolithique précéramique B récent, vers 7500-7000 av. J.-C.
- Néolithique précéramique C, vers 7000-6500 av. J.-C.
- Néolithique céramique ou Yarmoukien, vers 6500-6000 av. J.-C.
Des maisons de plan rectangulaire, datées de la phase moyenne du Néolithique précéramique B, ont été mises au jour. Chaque unité domestique se composait d’une seule pièce, d’une superficie comprise entre 40 et 50 m², construite directement sur le sol naturel. Les sols étaient enduits de plâtre et peints en rouge. La toiture reposait sur un imposant poteau central : la fosse d’implantation de ce poteau, creusée au milieu de la plateforme, mesurait environ 60 cm de diamètre. D’autres poteaux, de diamètre moindre, étaient disposés parallèlement aux murs de l’édifice. Ce type d’habitation remonte au début de la phase moyenne du Néolithique précéramique B. Au cours de la phase récente du Néolithique précéramique B, la maison à pièce unique fut toutefois remplacée par une habitation comprenant plusieurs pièces, tandis que les poteaux de bois furent progressivement remplacés par des supports en pierre. Ces maisons possédaient également des sols enduits et peints en rouge, avec un foyer aménagé au centre. Une ruelle séparant les unités d’habitation a en outre été dégagée.
Entre environ 7000 et 6500 av. J.-C., les habitants de ‘Ain Ghazal réutilisèrent certains bâtiments de la période précédente, tout en construisant de nouvelles maisons dont le plan et le type différaient de ceux des phases antérieures. La grande maison composée de plusieurs pièces céda ainsi la place soit à un bâtiment à pièce unique, soit à une habitation constituée de petites cellules disposées autour d’un couloir, les « bâtiments à couloir », sur lesquelles s’élevait l’espace habitable.
Au VIe millénaire av. J.-C., les habitants de ‘Ain Ghazal maîtrisèrent la fabrication de récipients domestiques en argile, d’où l’appellation de « Néolithique céramique » donnée à cette période. Les maisons découvertes sur le site présentent alors des plans variés : certaines comportent une seule pièce précédée d’une cour ouverte, d’autres plusieurs pièces, tandis que les formes les plus simples sont de plan circulaire. Certaines étaient complétées par des espaces de stockage et des cuisines.
L’architecture cultuelle est attestée par des édifices en pierre découverts dans deux secteurs du site, au nord et à l’est, et datés d’environ 7500 à 7000 av. J.-C. Interprétés comme des bâtiments rituels, ils auraient rempli des fonctions religieuses. Ceux du secteur nord étaient de plan circulaire, tandis que ceux du secteur est étaient rectangulaires et construits à angles droits.
Les archéologues ont découvert à ‘Ain Ghazal deux ensembles de statues humaines, ainsi que plus de deux cents figurines anthropomorphes et zoomorphes, pour la plupart façonnées en argile. Certains chercheurs ont supposé que ces figurines avaient peut-être été fabriquées par des enfants. Plusieurs d’entre elles semblent toutefois revêtir une signification rituelle ou magique. C’est notamment le cas de figurines de taureaux dans le corps desquelles étaient fichées des lamelles de silex. Sur le cou de certaines figurines animales, l’artisan a également tracé une rainure circulaire, comme pour indiquer l’endroit où aurait été attaché un animal devenu familier ou domestiqué. Ces figurines ont peut-être symbolisé des victimes sacrificielles offertes afin d’écarter le mal et les esprits malfaisants.
Les figurines anthropomorphes, masculines ou féminines, présentent des formes diverses. Parmi les plus remarquables figurent des représentations de femmes enceintes, aux seins et aux hanches accentués, dépourvues de tête et d’autres extrémités, auxquelles les archéologues ont donné le nom de « déesses de la fertilité ». La surface de certaines figurines féminines en argile, qualifiées de « Vénus », porte des empreintes décoratives qui semblent avoir été obtenues en pressant une corde sur l’argile encore fraîche.
Les statues anthropomorphes en plâtre découvertes lors des campagnes de 1983 et de 1985 sont uniques au monde, car elles étaient modelées par construction et non sculptées dans la masse. Pour réaliser une statue, l’artisan formait d’abord une armature anthropomorphe en tiges de roseau, qu’il recouvrait ensuite d’une couche de plâtre. Les yeux et les pupilles étaient alors façonnés et rehaussés de bitume. L’une des statues masculines présente également des traces de peinture rouge.
La datation de ces statues repose sur l’analyse d’échantillons de matières organiques qui leur étaient associés. Les résultats sont les suivants :
- Premier ensemble, découvert en 1983 :
- 7723 ± 122 av. J.-C. (date radiocarbone calibrée)
- 7654 ± 121 av. J.-C. (date radiocarbone calibrée)
- Second ensemble, découvert en 1985 :
- 7580 ± 110 av. J.-C. (date radiocarbone calibrée)
L'examen et les tentatives de reconstitution des statues appartenant à ces deux ensembles ont permis d’établir qu’elles étaient au nombre de trente-deux, réparties comme suit :
- 15 statues en pied, d’une hauteur d’environ un mètre ;
- 12 bustes ;
- 3 bustes bicéphales ;
- 2 têtes isolées.
Ces statues semblent avoir revêtu une importance particulière pour les habitants de ‘Ain Ghazal. Lorsqu’elles eurent cessé de remplir leur fonction, au lieu de les briser et de les jeter, les habitants creusèrent pour chaque ensemble une fosse spécifique, les deux fosses étant situées à faible distance l’une de l’autre. Les statues y furent soigneusement déposées ; ces fosses avaient été aménagées dans le sol de maisons abandonnées. Les statues étaient disposées selon un axe est-ouest, à l’exception d’un buste du premier ensemble, placé transversalement par rapport aux autres.
Bien qu’un intervalle de deux à trois siècles sépare les deux ensembles, ceux-ci partagent plusieurs caractéristiques : les matériaux et les techniques de fabrication, la forme de l’espace dans lequel ils furent déposés après leur utilisation et l’orientation des statues à l’intérieur de la fosse. Ces ensembles de figures humaines sont exceptionnels, d’autant qu’ils comptent, à ce jour, parmi les plus anciennes statues anthropomorphes réalisées par l’être humain. Les recherches se poursuivent afin de déterminer les raisons de leur fabrication et leur signification : représentaient-elles des divinités, des ancêtres ou des esprits ?
Se fondant sur leur forme et leur mode de fabrication, la chercheuse américaine Denise Schmandt-Besserat a proposé d’interpréter ces statues comme des objets à fonction rituelle, associés à la vie et à la fécondité. Les statues de ‘Ain Ghazal témoigneraient ainsi de la permanence de l’usage des symboles au sein des sociétés humaines. La représentation de la mère allaitante aurait, chez les premières communautés, symbolisé les débuts de l’agriculture.
Note : toutes les dates mentionnées sont des dates radiocarbone calibrées.
En lien avec l’exposition « L’eau primordiale ».
